La Porte Binet – Remy de Gourmont

La Porte monumentale du Cours-la-Reine, œuvre de l’architecte René Binet, donnait accès à l’Exposition universelle de 1900. Une quinzaine de lignes d’omnibus et de tramways convergeaient vers ce point situé en bord de Seine à l’angle de la place de la Concorde. Haut de 45 mètres et scintillant dans la nuit, l’ensemble polychrome était destiné à une vie éphémère.

Posée au sommet de la Porte, en lieu et place d’une Marianne, l’allégorie de Paul Moreau-Vauthier la Parisienne accueillant le monde, dessinée par la couturière Jeanne Paquin, figurait une déesse statufiée vêtue d’un long manteau du soir entrouvert sur une robe moderne.

Comme en témoigne Remy de Gourmont, la Porte Binet fut loin d’être appréciée unanimement par les artistes ou la critique de son temps — même si elle connut un grand succès populaire et fut déclinée en de nombreux produits dérivés. 

Porte monumentale d’accès à  l’Exposition universelle de 1900

Remy de Gourmont

Épilogues, réflexions sur la vie – 1899 1901

 Mercure de France – 1921-1923, Volume 2.

Source  :Archive.org
https://archive.org/stream/epiloguesreflexi02gouruoft#page/138/mode/1up

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La Porte Binet. — Elle est déjà célèbre et elle le mérite. Sa durée sera trop éphémère pour qu’elle puisse prendre place dans le catalogue des merveilles du monde, à la suite du tombeau de Mausole II (au Père-Lachaise), de la tour Eiffel et du temple maçonnique de Chicago (vingt-deux étages) ; mais, gloire tout aussi durable, elle fournira peut-être à la langue française une expression, qui lui manque, pour désigner le style particulier aux manifestations architecturales de la troisième république. De Porte Binet à Style Binet il n’y a qu’un pas, et deux syllabes harmonieuses tiendront lieu de longues périphrases. Le stylo Binet n’est pas le style moderne, celui que les marchands de meubles appellent modem style, mais c’est peut-être le style de l’avenir. Gela vaut la peine qu’on s’y arrête et qu’on tente une explication, sinon une définition. Entièrement original (et quelle originalité !) dans son ensemble, le style Binet semble créé d’éléments empruntés deux genres assez hétéroclites : les tirs aux macarons et les pavillons quasi-mauresques d’Asnières. Que l’on se figure une immense marmite renversée les pattes en l’air ! Vu de loin, c’est cela, assez bien. Les pieds apparaissent en triangle, la pointe du milieu figurée par une dame en cheveux et les deux autres par deux phallus chantournés de l’effet le plus gracieux. Non, ce n’est pas une marmite ! J’ai trouvé : c’est un casque de scaphandrier. Telles sont les surprises du génie. Mais si c’est un casque et si les deux phallus chantournés et la dame en cheveux ne figurent plus les emblématiques pieds de la grande marmite, quel est le symbolisme de ces ornements inattendus ? La dame ne représente pas la vertu ; ce n’est pas un reproche, mais entre la vertu et le bazar à un louis, il y a quelques nuances. Il paraît qu’elle porte une sortie de bal ; c’est plutôt une sortie de lit. Une Parisienne ? Ça ? C’est une Luxembourgeoise qui a lâché ses fourneaux pour gagner sa dot. Une maison de couture de troisième ordre ne voudrait pas d’un tel mannequin. Sans doute, son corsage se bombe et sa croupe, aux dépens de son ventre, plat comme un miroir à alouettes, et c’est la mode. Peut-être qu’un prospectus distribué au pied du monument dissipera nos incertitudes cl nous dira de quelle industrie se réclame la Dame de chez Binet1. Quant aux phallus chantournés, historiés et coloriés, ils sont vertueux, sans aucun doute. En effet, ils se terminent par des ovales hérissés de pointes. On dit que ces barbes de porc-épic furent exigées par M. le sénateur Bérenger qui eut alors ce mot spirituel : « Il n’y a pas de… sans épines. » Aphorisme bien fait pour arrêter sur la pente des mauvaises mœurs les femmes en qui ces bâtons imprudents eussent suscité des pensées déshonnêtes. Ces phallus noli me tangere sont comme le sceau de la Ligue posé au premier feuillet du livre. A l’intérieur on trouvera, sous le titre onctueux d’Amies de la Jeune Fille, une société de dames protestantes qui veillera sur la vertu des nymphes égarées céans et leur distribuera les sermons abrégés du révérend Monod ainsi que la biographie de « Louthre » (ainsi prononcent ces dames). Par là se voit complétée et corroborée la signification complexe de la Porte Binet.

     Conférée avec les différents palais de plâtre qui s’érigent sur les bords de la Seine, cette porte fameuse nous instruira encore et sur un autre ton. Il y a trois sortes d’architectures répondant à trois styles : le style Binet, le style pompier et le style simili. Nous avons suffisamment laissé parler notre admiration pour le style Binet (dit aussi style marmite émaillée, style casserole, style scaphandre, etc.) ; il faut cependant ajouter qu’il représente à l’Exposition l’effort vers le nouveau. Qu’en la quête du neuf on ne trouve que cela, c’est sans doute un signe affligeant de décadence; mais tel qu’il est, le style Binet a le mérite du baroque, de l’extravagant, de l’absurde ; c’est un masque hideux de carnaval, mais d’une hideur inédite. Le style pompier est plus bas; on en verra le type dans le pont Alexandre, cette gigantesque garniture de foyer Louis XVI ! Ici on est dans la copie pure et simple du passé ; cela dit un peuple arrivé à l’état chinois. Je ne parle pas du travail des ingénieurs, qui peut avoir son mérite, ayant son utilité ; du point de vue de l’art, ce pont est plus triste que la porte Binet. La porte est la décadence ; le pont est l’impuissance. Les imitateurs ont poussé la lâcheté intellectuelle jusqu’à figurer aux deux bouts du pont les pylônes des anciens ponts suspendus; mais comme ces potences sont sans objet, elles sont laides. On songe au tailleur chinois qui copie les taches et les trous du vieux pantalon qu’on lui a donné pour modèle.

     Le troisième style, le simili, est celui où l’Exposition triomphe. Les mêmes artistes, incapables d’innover avec goût ou d’imiter avec intelligence, sont des truqueurs merveilleux. Il y a encore de la création dans l’imitation ; il y a l’accommodation à la matière, au milieu, au but. Dans le trucage tout est manuel. Quand Spitzer avait acheté un flambeau dépareillé, il commandait le second au Marais et nul ne s’en aperçut, même à sa vente. Il y a à Paris des gens capables d’accepter et de mener à bien l’entreprise d’une Notre-Dame en bois et plâtre. Il y a des merveilles de trucage à l’Exposition. Et c’est toujours l’état chinois. 

   Les peuples comme les hommes veulent briller par les talents qui leur manquent le plus. Nous convions le monde à une fête architecturale au moment où nos architectes ne savent plus construire que des maisons de rapport. La seule architecture de ce siècle est l’œuvre d’ingénieurs : quelques viaducs, généralement ignorés. Cependant qu’on dépensait sans compter pour l’érection de la porte Binet, M, Rodin obtenait à grand-peine quelques pieds de terre où dresser ses bronzes. La peinture nouvelle, celle des Monet et des Renoir, a sans doute reçu des organisateurs un accueil froid ; qui se doute, à l’Institut, que Monet est notre plus grand paysagiste ? Quant à la littérature, il y a longtemps qu’il n’en est plus question en France 0fficiellement. L’État ignore cela. Il l’ignore avec haine, avec frénésie. En dix ans, trois grands écrivains français, trois de ceux-là qui empêcheraient un peuple d’être méprisé, sont morts dans la détresse ou dans la gêne. Vit-on plus beau massacre depuis les Jagellons ou peut-être depuis les Séleucides ? Comme on étonnerait M. Loubet en lui glissant à l’oreille ces trois noms-là et comme on étonnerait la Démocratie, au milieu de ses joies et de ses cris, en lui affirmant qu’il y a plus de beauté dans un vers de Mallarmé que dans le jeu à triple expansion des fontaines et cascades archilumineuses !

      Telles sont les réflexions qui ne peuvent manquer de venir à l’esprit de ceux qui contempleront avec calme la Dame de la porte Binet. Mais ils iront plus loin, et ils s’amuseront beaucoup, car l’architecture et l’art même ne sont pas les cléments essentiels d’une Exposition. L’homme ne pouvant varier sans cesser d’être l’homme, les expositions ne diffèrent pas autant qu’on le croit de la foire encore vivante de Nijni-Novgorod et des foires défuntes de Beaucaire, de Guibray et de Francfort. D’abord ce sont les races qui s’exhibent elles-mêmes en apportant leurs produits, et il est agréable de voir face à face un véritable Malais ou une authentique Japonaise. Avec les visages, ce sont les costumes, les gestes, ce qu’on glane de psychologie à observer ces grouillements. J’assistai, il y a dix ans, à la rencontre inopinée de deux guerriers, l’un garde d’une section malaise, l’autre milicien tonquinois. Ils s’arrêtèrent vis-à-vis l’un de l’autre, et comme deux fourmis ils se tâtaient des antennes. Après ces échanges de regards, le Malais se frappa la poitrine et dit : « Mousslim. » Le Tonquinois, avec le même geste, proféra: « Franzoz. » Et n’ayant plus rien à se dire, les deux insectes humains se tournèrent le dos. Voilà de ces fortunes qui, avec quelques mécaniques et d’autres curiosités, feront vite oublier les incongruités de l’École des Beaux-Arts.

 1 Comme sculpture, elle est de M. Moreau-Vauthier, mais cela n’est rien.

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Documents et liens

Plan de l'Exposition de 1900 - Paris

Plan de l’Exposition de 1900 – La Porte Binet se situe en haut, à gauche– Paris. Cliquez pour accéder au site Gallica.

 

Le projet de la Porte monumentale par René Binet

René Binet – Projet pour la Porte monumentale de l’Exposition universelle de 1900, 1898. © Cl. Musées de Sens – E. Berry – Le dessin de la porte, en forme de radiolaire, s’inspire des travaux du zoologiste allemand Ernst Haeckel.

Porte Binet- Accès à l'Exposition

Photographies de l’exposition de 1900 : Collection William Henry Goodyear (1846–1923) – Brooklyn Museum.

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En flânant, André Hallais. Journal des débats politiques et littéraires : 18/05/ 1900.
Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4698689/f1.image

«Projet pour la Porte monumentale de l’Exposition universelle de 1900» par Gaëlle Rio – Voir p.9
Exposition « Paris 1900, la Ville spectacle »- 2 avril – 17 août 2014 Petit palais – Musée des Beaux-arts de la ville de Paris,
Format PDF – http://www.petitpalais.paris.fr/sites

Kunstformen der Natur / Prof. Dr. Ernst Haeckel (1834-1919). Éditeur : Bibliographisches Institut, Leipzig (1899-1904).
Gallica :http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b525055842?rk=193134;0

Photographies de l’exposition de 1900 : dans la collection William Henry Goodyear (1846–1923) au Brooklyn Museum.

 Exposition universelle de 1900. Plan d’ensemble.
Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84422615/f1.item

Exposition universelle de 1900 – Grand Palais :
http://www.grandpalais.fr/fr/article/lexposition-universelle-de-1900

Exposition universelle de 1900 par Gilles Kremerrosa Razafiarivelo. Sciences pour tous, épisode 4 – 29 juin 2017 – Le blog Gallica

« La parisienne au parisien » : Apogée et déclin d’un mythe de la fin du XIXe siècle à nos jours  par Jean-Louis Robert. In : Être Parisien . Paris : Éditions de la Sorbonne, 2004 http://books.openedition.org/psorbonne/1410

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Remy de Gourmont  a été un des écrivains les plus importants et les plus influents de la fin du XIXe siècle et du début du XXe.

Détail du portrait de René Binet par Ellery-Desfontainest où figure, à droite, la Porte monumentale de l’Exposition. ( Musée de Sens – Base Joconde)

Détail du portrait de René Binet

Ina : Montage d’archives de documents en noir et blanc tournés par les Frères Lumière sur les réalisations et les attractions de l’exposition universelle de 1900, réalisé par Marc Allegret, commenté par Jean Rouch et produit par les « Films du jeudi ». http://www.ina.fr/video/CAB8301052601

https://player.ina.fr/player/embed/CAB8301052601/1/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21/620/349/1

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